#16 – “Presse papier” d’Edmond Rostand




C’est un petit chat noir, effronté comme un page.
Je le laisse jouer sur ma table, souvent,
Quelquefois il s’assied sans faire de tapage ;
On dirait un job presse-papier vivant.

Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge.
Longtemps, il reste là, noir sur un feuillet blanc,
A ces matous, tirant leur langue de draps rouge,
Qu’on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.

Mais le voilà qui sort de cette nonchalance,
Et faisant le gros dos, il a l’air d’un manchon ;
Alors, pour l’intriguer un peu, je lui balance,
Au bout d’une ficelle invisible, un bouchon.

Il fuit en galopant et la mine effrayée,
Puis revient au bouchon, le regarde, et d’abord
Tient suspendue en l’air sa patte repliée,
Puis l’abat, et saisit le bouchon, et le mord.

Je tire la ficelle, alors, sans qu’il la voie ;
Et le bouchon s’éloigne, et le chat noir le suit,
Faisant des ronds avec sa patte qu’il envoie,
Puis saute de côté, puis revient, puis s’enfuit.

Mais dès que je lui dis : « Il faut que je travaille ;
Venez-vous asseoir là, sans faire le méchant ! »
Il s’assied … Et j’entends, pendant que j’écrivaille,
Le petit bruit mouillé qu’il fait en se léchant.

Edmond Rostand (1868 – 1918)

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Photos : Andrei Ivashenko – luseen – 123rf

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